Nous n’habitons plus la même nuit

Philippe Spitz – Novembre 2026 – Temps de lecture 5 minutes

Deux amis, deux générations, deux pays. Entre l’Alsace et l’Ukraine, dix années d’amitié et quatre jours dans un jardin où l’on peut dormir en paix.

Récit composé à partir de notre correspondance et de souvenirs partagés. Les passages attribués à Maksim sont une reconstruction littéraire à partir de ses lettres.

PHILIPPE

Nous habitons le même continent, Maksim et moi. Et nous avons bien des raisons communes d’aimer la vie. Pourtant, depuis quelques années, nous n’habitons plus le même monde.

Nous nous connaissons depuis dix ans, grâce à une amie commune, Julia, pour laquelle je m’occupais de la communication d’un livre consacré à la calopsitte élégante. Un oiseau, un livre : de cette rencontre sur une péniche est née une amitié.

Maksim a 42 ans. Il est pédiatre à Dnipro, en Ukraine. Il soigne des enfants dont la guerre bouleverse la vie.

J’ai 69 ans. Je vis en Alsace, dans une maison entourée d’un jardin. Je discute de politique, je lis les journaux, je m’indigne, je me bats avec mes mots, mes convictions, mes engagements. Le soir, je ferme les volets et je vais dormir.

MAKSIM

Quand le soleil se couche sur Dnipro, la ville semble parfois s’apaiser. On voudrait croire que les familles vont retrouver la tranquillité, que les enfants vont s’endormir.

Puis viennent les sirènes, les tirs, les explosions.

La guerre ne respecte pas la nuit. Elle n’a aucun égard pour la fatigue des hommes et des femmes qui viennent de coucher leurs enfants, pour les personnes âgées qui cherchent le sommeil. Elle entre dans les maisons sans demander la permission.

Le sommeil est devenu une incertitude.

À force d’attendre la prochaine alerte, je sens que quelque chose change en moi. Je travaille, je parle, je souris, mais une partie de moi reste aux aguets, même lorsque tout paraît calme.

Parfois, le désespoir me gagne.

PHILIPPE

Lorsque Maksim est venu passer quatre jours chez nous, j’ai immédiatement senti sa fatigue.

Elle était là, derrière son calme : dans sa façon de se retirer régulièrement pour rester seul, dans ses silences, dans cette lassitude.

Je ne savais pas toujours s’il avait envie de parler ou simplement de rester tranquille. J’étais heureux qu’il soit là. Je voulais qu’il puisse prendre ces quelques jours comme ils venaient, sans avoir à raconter ni à expliquer ce qu’il vivait.

Nous restions parfois à table après les repas. Un verre, une cigarette, quelques histoires. Nous parlions de l’Alsace, de son passé tourmenté, de nos vies. Maksim écoutait aussi Jean, 96 ans, raconter sa vie : son enfance de fils de tonneliers, ses années chez les dominicains, puis sa vie avec Janine, et les années passées auprès d’elle lorsqu’elle était atteinte de la maladie d’Alzheimer. Sa présence apportait de la sérénité à ces échanges.

Et puis nous nous taisions.

Je n’imaginais pas alors à quel point ce silence comptait pour Maksim.

MAKSIM

Chez vous, j’ai retrouvé la paix dans des choses très simples.

Le jardin, le silence, les conversations sans urgence. Jean que j’écoutais raconter sa vie. Je pouvais laisser passer une heure sans me demander ce qu’elle allait apporter.

Et surtout, je dormais.

J’avais presque oublié ce que cela faisait de s’endormir sans craindre d’être réveillé par une explosion.

Je t’ai parlé de l’Holodomor, cette famine provoquée par le pouvoir soviétique en 1932 et 1933 dans notre pays aux terres si fertiles. Cette mémoire ne nous quitte pas. Aujourd’hui, la Russie nous impose ses bombardements. Même la nuit ne nous appartient plus.

Je suis venu en Alsace avec la guerre en moi. Elle ne m’avait pas quitté à la frontière.

Mais pendant quelques jours, vous m’avez permis de vivre sans qu’elle occupe toute la place.

Ce séjour m’a fait du bien. J’ai pu me reposer auprès de vous.

PHILIPPE

Certaines phrases changent la mesure des choses.

« Mais dormir, tout simplement, voilà le vrai luxe d’aujourd’hui. »

J’ai relu ces mots plusieurs fois.

J’ai ressenti de la tristesse, de la colère, de l’impuissance. Et une profonde admiration pour cet homme qui continuait à soigner, à étudier, à soutenir les autres, alors qu’il aurait lui-même eu tant besoin de repos.

Je mesure à quel point j’ai pu tenir la paix pour un état naturel. Ici, nous pouvons interrompre une discussion sur la guerre, éteindre l’écran, passer à autre chose. Cette liberté nous laisse parfois croire que la solidarité, elle aussi, peut attendre.

La lettre de Maksim me ramène aux vies que les nouvelles ne suffisent pas à raconter : les familles séparées, les enfants partis, ceux qui continuent à travailler dans une ville menacée.

Maksim est de ceux qui restent.

MAKSIM

Je suis pédiatre.

J’ai choisi de soigner les enfants. C’est ce qui donne un sens à mon travail : les aider à grandir, être là quand ils ont besoin de moi.

Aujourd’hui, je vois partir les familles que j’accompagnais.

Beaucoup d’enfants ont quitté notre région. Autour de moi, j’ai le sentiment qu’il en naît de moins en moins. Comment envisager de mettre un enfant au monde quand on ne sait pas quelle nuit l’attend ? Ceux qui restent ont besoin de soins et de protection. Je suis là pour eux, mais je crains de ne plus retrouver le métier auquel j’avais consacré ma vie.

Je continue.

Sur mes réseaux sociaux, j’essaie de donner des raisons d’espérer. Je veux surtout que les familles sachent que je suis là, que je continue à travailler. Pourtant, il m’arrive de me demander pour combien de temps encore. Si les enfants continuent de partir, que deviendra mon travail ?

C’est cette inquiétude qui m’a poussé à reprendre des études de management et d’administration des affaires. Je vais bientôt obtenir mon master. La guerre dure depuis si longtemps que j’ai eu le temps de suivre tout un cursus universitaire.

À 42 ans, je dois envisager de repartir de zéro. Mais ce que j’aime, ce que je voudrais continuer à faire, c’est soigner les enfants.

PHILIPPE

C’est peut-être ce qui me bouleverse le plus dans le récit de Maksim.

La guerre menace jusqu’à la place qu’il s’était faite auprès des autres.

Il a choisi d’aider les enfants à grandir. Il doit maintenant envisager de changer de métier.

Dès le début de l’invasion à grande échelle, il a repris des études. Il mesure le temps écoulé à ce cursus. Cette manière de compter les années me saisit.

Ce qui aurait dû ouvrir une nouvelle étape de sa vie témoigne aussi de la durée de l’épreuve.

Je voudrais seulement qu’il puisse continuer à être ce qu’il a choisi de devenir.

Un médecin auprès des enfants.

Un homme libre dans un pays libre.

MAKSIM

Je tiens parce qu’il le faut, parce que la vie exige encore quelque chose de moi. Je me lève le matin, je vais travailler, je prends soin de mes proches. J’essaie de plaisanter quand j’en ai la force.

J’ai peur, moi aussi.

Certains jours, être courageux consiste simplement à continuer malgré la peur.

PHILIPPE

Je pense à cette guerre quand j’écoute nos débats politiques français.

Je pense à la responsabilité de la Russie, à l’agression décidée par Vladimir Poutine, aux frontières violées, aux villes bombardées, aux familles endeuillées. Je pense aussi à ceux qui, dans notre pays, présentent cette guerre comme une fatalité géopolitique, comme un conflit dont les responsabilités seraient également partagées, ou comme une affaire dont il serait temps de se désintéresser.

Je n’accepte pas cette indifférence.

La prochaine élection présidentielle française engage une certaine idée de l’Europe, de la liberté et de notre responsabilité envers ceux dont la souveraineté est menacée.

Je me bats contre les extrêmes parce que je redoute leurs simplifications, leur fascination pour l’autorité, leur tentation de désigner des ennemis plutôt que de chercher des solutions. Et parce que certaines complaisances envers le Kremlin me paraissent incompatibles avec les valeurs que je veux défendre.

On peut discuter des moyens de parvenir à la paix. On ne devrait pas oublier qui a envahi qui.

Et l’on ne devrait jamais demander à ceux qui subissent la guerre d’accepter, au nom de notre tranquillité, que leur liberté soit sacrifiée.

MAKSIM

Je suis au fait de l’actualité française. Chaque jour, j’écoute France-info.

Vos choix politiques ont des conséquences chez nous. Quand je vous écoute débattre de l’Ukraine, c’est aussi de notre avenir qu’il est question.

J’entends que beaucoup d’Européens sont fatigués de cette guerre. Moi aussi, je suis fatigué.

Mais je ne peux pas m’en éloigner en fermant les yeux.

Je voudrais travailler, aimer, faire des projets sans avoir à tout mesurer au danger. Pouvoir m’inquiéter d’un petit problème, perdre du temps sans culpabilité.

Je voudrais pouvoir m’ennuyer.

Ne rien attendre de particulier d’une journée, ce serait déjà beaucoup.

PHILIPPE

Après son retour à Dnipro, j’ai écrit à Maksim que j’aimerais venir le voir en Ukraine.

Dans sa réponse, il m’a dit combien il jugeait Kyiv et Dnipro dangereuses. Il a évoqué Lviv, dans l’ouest du pays, comme un lieu où nous pourrions peut-être nous retrouver. Même cette possibilité restait soumise à l’incertitude.

J’ai compris que la guerre nous privait aussi de cette liberté toute simple : rendre visite à un ami.

La paix, c’est aussi pouvoir se dire « viens » sans avoir aussitôt à parler du danger.

MAKSIM

Je garde de mon séjour en Alsace le souvenir d’un lieu où je pouvais respirer.

Je garde le souvenir de nos conversations, de la vie de Jean, de la tienne, Philippe, et de ces moments où nous n’avions pas besoin de parler.

Je suis heureux que le destin nous ait réunis.

J’ai entendu dire un jour que l’amitié est plus éternelle que l’amour.

Je sais que certaines rencontres continuent de nous porter longtemps après la séparation.

Et je sais que votre maison est devenue pour moi bien davantage qu’un endroit où j’ai passé quelques jours.

PHILIPPE

Maksim, je ne crois pas que l’amour et l’amitié se disputent l’éternité.

Ton calme me touche, mais je ne veux pas qu’il me fasse oublier ta fatigue. Je t’admire pour ce que tu continues à faire. Je voudrais aussi que tu puisses te reposer sans avoir à prouver ta force.

Je voudrais que ceux qui liront notre histoire pensent à toi lorsqu’ils entendront parler de l’Ukraine.

Qu’ils puissent mettre un visage derrière les cartes, les chiffres et les déclarations.

Celui d’un homme de 42 ans qui soigne les enfants et s’inquiète de les voir partir.

Celui d’un ami venu passer quatre jours en Alsace, et pour qui dormir dans une maison tranquille a compté plus que je ne l’imaginais.

Je voudrais surtout qu’un jour nous n’ayons plus à défendre une évidence aussi simple : personne ne devrait vivre ainsi.

MAKSIM

Un jour, peut-être, nous nous retrouverons autour de cette table à Weitbruch.

Il y aura du vin, des cigarettes, tes histoires, Philippe, le sourire de Jean. Nous serons près du jardin. Rien ne nous pressera.

Nous parlerons de nos vies.

Peut-être même que nous ne parlerons plus de la guerre.

PHILIPPE

Et lorsque la nuit tombera, mon ami, tu dormiras simplement.

Une nuit comme les autres. Chez toi aussi.

MAKSIM et PHILIPPE

Nous demandons seulement au monde de nous rendre nos lendemains.

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