27 septembre 2026 – Philippe Spitz – temps de lecture 8 minutes.
Le christianisme a profondément façonné l’histoire, les paysages, l’art et les institutions de la France. Mais dire que « la France est chrétienne par son histoire » ne signifie ni qu’elle l’a toujours été, ni que le christianisme serait sa religion naturelle ou propriétaire. Remonter le fil de l’histoire permet de remettre quelques évidences à leur juste place.
Avant le christianisme : une Gaule polythéiste
Commençons par le commencement : le christianisme n’est pas la religion originelle du territoire qui deviendra la France.
Bien avant son arrivée, les populations de la Gaule pratiquent des cultes polythéistes que l’on qualifie aujourd’hui de celtiques ou gaulois. Il ne s’agit d’ailleurs pas d’une religion unique, centralisée et parfaitement homogène. Les divinités, les sanctuaires et les pratiques varient selon les territoires et les peuples.
Les druides occupent certaines fonctions religieuses, mais aussi sociales et politiques. Les cultes sont souvent liés à la nature, aux sources, aux forêts, aux lieux sacrés, aux ancêtres ou à des divinités locales.
Puis vient la conquête romaine. À partir du Ier siècle avant notre ère, les croyances gauloises se mêlent progressivement aux cultes gréco-romains. Des divinités locales sont associées à des dieux romains, tandis que se développent également différents cultes venus de l’Empire.
Autrement dit : avant d’être chrétien, le territoire de la future France a été polythéiste et gallo-romain pendant plusieurs siècles.
Le christianisme arrive en Gaule… avant la France
Le christianisme apparaît en Gaule alors qu’elle appartient encore à l’Empire romain.
Les premières communautés chrétiennes sont attestées dès les premiers siècles de notre ère. L’un des épisodes les mieux documentés est celui des martyrs de Lyon et de Vienne en 177, qui montre qu’une communauté chrétienne structurée existe déjà dans la région.
La christianisation n’est cependant ni brutale ni instantanée.
Elle progresse d’abord dans les villes et parmi certaines élites gallo-romaines. Les campagnes restent longtemps attachées à d’autres pratiques religieuses. Il faudra plusieurs siècles pour que le maillage paroissial, les églises et l’encadrement chrétien s’imposent réellement sur une grande partie du territoire.
Il est donc historiquement incorrect d’imaginer une Gaule qui serait devenue chrétienne en une seule génération.
Clovis n’a pas « inventé » la France chrétienne
Le baptême de Clovis, traditionnellement situé autour de l’année 496 — même si sa datation exacte reste discutée — occupe une place immense dans le récit national.
Mais il faut là aussi distinguer le symbole de la réalité historique.
Lorsque Clovis se convertit au catholicisme, le christianisme est déjà solidement implanté en Gaule. Son baptême ne marque donc pas « l’arrivée » du christianisme.
En revanche, il constitue un événement politique majeur.
La conversion de Clovis lui permet de se rapprocher des évêques et des élites gallo-romaines catholiques. Elle contribue à consolider son autorité et à donner progressivement naissance à une alliance durable entre le pouvoir monarchique et l’Église.
C’est ici qu’apparaît une dimension essentielle de l’histoire : religion et pouvoir vont pendant des siècles se renforcer mutuellement.
Quand la foi rencontre le pouvoir
Pendant une très longue période, le christianisme ne constitue pas seulement une foi privée. Il structure la société.
L’Église possède des terres, organise l’assistance, l’enseignement, les rites sociaux, les mariages et les sépultures. Elle participe à la transmission de la culture et à l’encadrement des populations.
En retour, la monarchie protège l’Église.
Le sacre du roi en est l’un des symboles les plus puissants. Le souverain ne tire pas seulement son autorité des hommes : celle-ci reçoit également une dimension religieuse.
Avec la monarchie dite de droit divin, cette relation atteint son apogée. Le roi gouverne au nom d’un ordre voulu par Dieu et prête notamment serment de protéger la religion catholique.
Cela ne signifie évidemment pas que la foi des populations soit fictive. Elle est profondément réelle.
Mais raconter quinze siècles de christianisme français comme la seule histoire d’une adhésion spirituelle spontanée serait tout aussi faux : la religion est aussi intimement liée au pouvoir, à l’organisation sociale et parfois à la contrainte.
Les guerres de Religion rappellent que la France chrétienne n’était pas homogène
Le XVIe siècle fait voler en éclats l’idée d’une unité chrétienne française.
La Réforme protestante se diffuse rapidement. Catholiques et protestants s’affrontent dans une succession de guerres extrêmement violentes.
L’édit de Nantes de 1598 tente d’organiser une coexistence en accordant certains droits aux protestants.
Mais en 1685, Louis XIV le révoque.
Les protestants subissent alors interdictions, conversions forcées, dragonnades et exils. Des dizaines de milliers d’entre eux quittent le royaume.
Cette histoire est importante parce qu’elle rappelle une évidence : même lorsqu’on parle de « France chrétienne », de quel christianisme parle-t-on ?
Catholique ? Protestant ? Gallican ? Ultramontain ?
La religion dominante elle-même est traversée de conflits de pouvoir.
Même la France catholique ne se confond pas avec Rome
La relation entre la monarchie française et la papauté est d’ailleurs beaucoup plus complexe qu’on ne l’imagine parfois.
Le Concordat de Bologne de 1516 donne au roi de France une influence considérable sur la nomination des évêques et des abbés.
Le gallicanisme affirme pendant des siècles une certaine autonomie de l’Église de France par rapport à Rome.
La monarchie peut donc être profondément catholique tout en cherchant à contrôler l’Église sur son territoire.
Là encore, religion et politique sont constamment imbriquées.
1789 : le grand basculement
La Révolution française constitue une rupture majeure.
La liberté de conscience progresse. Les biens du clergé sont nationalisés. La Constitution civile du clergé bouleverse l’organisation de l’Église. Une première séparation intervient en 1795.
La France entre alors dans une nouvelle époque : l’appartenance religieuse cesse progressivement d’être le fondement de la citoyenneté.
Napoléon Bonaparte rétablit ensuite une forme de paix religieuse avec le Concordat de 1801.
Le choix des mots est révélateur : le catholicisme n’est plus déclaré « religion de l’État », mais « religion de la grande majorité des citoyens français ».
La différence est considérable.
Le catholicisme reste dominant socialement et culturellement, mais il ne constitue déjà plus juridiquement l’essence de l’État.
1905 : la République ne choisit plus de religion
La loi du 9 décembre 1905 marque l’aboutissement d’un long processus.
Elle proclame la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes, sous réserve de l’ordre public.
Mais elle pose également un principe décisif : la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte, sous réserve des régimes particuliers qui subsistent notamment en Alsace-Moselle.
Ce principe est ensuite conforté par les Constitutions de 1946 et de 1958.
La France se définit aujourd’hui comme une République :
« indivisible, laïque, démocratique et sociale »
qui assure l’égalité devant la loi sans distinction d’origine ou de religion et respecte toutes les croyances.
Voilà la France juridiquement contemporaine.
Oui, le christianisme a immensément façonné la France
Reconnaître cela n’oblige aucunement à nier l’importance du christianisme.
Il suffit de regarder autour de nous.
Cathédrales, églises, chapelles, monastères, calvaires, noms de villages, jours fériés, fêtes, calendrier, peinture, sculpture, musique, littérature, architecture, droit familial ancien, enseignement, assistance aux pauvres : l’empreinte chrétienne est partout.
La nier serait historiquement absurde.
Mais une influence historique, aussi immense soit-elle, n’est pas un titre de propriété.
La France a une histoire chrétienne majeure.
Elle n’est pas seulement une histoire chrétienne.
L’histoire n’est pas un droit d’antériorité
C’est là que le raisonnement devient intéressant.
Si l’on affirme qu’une religion aurait davantage de légitimité parce qu’elle est implantée depuis longtemps, jusqu’où remonte-t-on ?
Avant le christianisme existaient les religions celtiques et gallo-romaines.
Pourquoi s’arrêter à Clovis ?
Parce qu’en réalité, les sociétés évoluent.
Une religion peut devenir majoritaire, puis minoritaire. De nouvelles populations arrivent. Les croyances changent. Certaines personnes cessent de croire. D’autres se convertissent.
L’histoire est une succession, pas un cadastre religieux.
Le christianisme lui-même est une religion missionnaire
Il y a d’ailleurs une contradiction assez remarquable à présenter le christianisme comme une religion légitime parce qu’ancienne, tout en considérant avec suspicion l’arrivée plus récente d’autres religions.
Car le christianisme est, par définition, une religion missionnaire.
Depuis ses origines, il cherche à convertir.
C’est même l’une des raisons de son extraordinaire diffusion à travers le monde.
Il serait donc assez paradoxal de considérer comme illégitime chez les autres un mécanisme dont le christianisme a lui-même fait un principe pendant près de deux millénaires.
Missions chrétiennes et colonisation
Cette expansion prend une dimension mondiale à partir des grandes conquêtes européennes.
En Amérique centrale et en Amérique du Sud, la conquête espagnole et portugaise s’accompagne d’une intense entreprise de christianisation.
Franciscains, dominicains et jésuites fondent des missions.
Les célèbres réductions jésuites d’Amérique du Sud ont notamment pour objectif explicite de regrouper et de christianiser les populations autochtones.
La situation est complexe.
Certains missionnaires ont défendu les populations indigènes contre les violences des colons et l’esclavage. D’autres ont participé à la destruction ou à la marginalisation de leurs religions et de leurs cultures.
Il serait donc caricatural de présenter tous les missionnaires comme de simples auxiliaires de la conquête.
Mais il serait tout aussi faux de nier les liens historiques étroits entre évangélisation, expansion européenne et colonisation.
En Afrique aussi, missions et empires se croisent
Au XIXe siècle, l’expansion coloniale européenne en Afrique coïncide avec un développement considérable des missions chrétiennes.
Des congrégations françaises, belges, britanniques, allemandes ou italiennes créent des écoles, des dispensaires, des missions et des églises.
Elles participent à l’alphabétisation et aux soins, mais aussi à la diffusion de la culture européenne et du christianisme.
Les relations avec les administrations coloniales ne sont pas toujours harmonieuses : certains missionnaires dénoncent les abus coloniaux, tandis que d’autres travaillent étroitement avec les autorités.
L’histoire est donc faite de contradictions.
Mais une chose est certaine : le christianisme européen s’est diffusé bien au-delà de son territoire d’origine grâce à une politique missionnaire extraordinairement active.
Alors, qu’est-ce qu’une « France chrétienne » ?
Tout dépend finalement de ce que l’on veut dire.
Si l’on affirme :
« La France a été profondément façonnée par quinze siècles de christianisme », c’est historiquement incontestable.
Si l’on affirme :
« La France a toujours été chrétienne », c’est faux.
Si l’on affirme :
« Parce que le christianisme est ancien en France, il y disposerait aujourd’hui de droits supérieurs aux autres religions », ce n’est plus une affirmation historique : c’est un choix politique qui ne correspond pas au droit républicain actuel.
Et c’est précisément là que la confusion apparaît souvent.
Une particularité alsacienne : le Concordat
En Alsace-Moselle, où j’écris ces lignes, l’histoire ajoute encore une subtilité.
Lorsque la loi de séparation de 1905 est adoptée, l’Alsace et la Moselle appartiennent à l’Empire allemand.
Le régime concordataire antérieur y demeure donc en vigueur après le retour à la France.
Aujourd’hui encore, les cultes catholique, luthérien, réformé et israélite bénéficient d’un régime particulier et leurs ministres du culte peuvent notamment être rémunérés par l’État.
Cela ne signifie pas que l’Alsace-Moselle ne soit pas laïque : le principe constitutionnel de laïcité s’y applique également, mais selon un régime juridique historique particulier.
Encore une démonstration que l’histoire française n’est jamais aussi simple qu’un slogan.
L’histoire chrétienne de la France n’est pas toute l’histoire de France
La France a été successivement un territoire de religions celtiques et gallo-romaines, une partie de l’Empire romain progressivement christianisée, un ensemble de royaumes chrétiens, une monarchie profondément catholique, un pays déchiré par les guerres de Religion, une nation révolutionnaire, un État concordataire puis une République laïque.
Cette histoire ne retire rien au rôle considérable joué par le christianisme.
Elle lui rend au contraire sa véritable dimension historique : immense, complexe, contradictoire, politique autant que spirituelle.
Mais elle conduit aussi à une conclusion assez simple.
Aucune religion n’est propriétaire de la France.
Le christianisme appartient profondément à son histoire. Le judaïsme aussi, depuis l’Antiquité. L’islam fait désormais partie de son histoire contemporaine. Et des millions de Français ne se reconnaissent aujourd’hui dans aucune religion.
La République n’a finalement pas choisi entre eux.
Elle a choisi autre chose : la liberté de croire, la liberté de ne pas croire et l’égalité devant la loi. Et peut-être est-ce précisément cela, aujourd’hui, qui appartient le plus sûrement à notre patrimoine commun.
Sources et références
Cet article s’appuie notamment sur les ressources de l’INRAP, de la Bibliothèque nationale de France, de l’Assemblée nationale, de Légifrance, de Vie publique, de l’UNESCO, du CNRS ainsi que sur plusieurs publications universitaires consacrées aux religions de la Gaule et aux mouvements missionnaires catholiques.
Gaule, religions celtiques et christianisation
- INRAP — « Archéologie paléochrétienne : le cas des Gaules »
Sur l’arrivée du christianisme en Gaule, les communautés de Lyon et Vienne en 177 et la progression de la christianisation. Consulter l’article de l’INRAP - J.-J. Hatt — « Essai sur l’évolution de la religion gauloise », Revue des Études Anciennes, 1965
Une référence académique sur la diversité des cultes et divinités gauloises, disponible sur Persée. Lire sur Persée - Jean-Louis Brunaux — « Les sanctuaires celtiques de Gournay-sur-Aronde et de Ribemont-sur-Ancre : une nouvelle approche de la religion gauloise », 1997.
Une approche archéologique majeure des pratiques religieuses celtiques. Lire sur Persée
Clovis, christianisme et pouvoir royal
- Bibliothèque nationale de France / Gallica — « Une culture chrétienne »
Sur la christianisation de la Gaule, Clovis, les évêques et les rapports entre christianisme et pouvoir aux débuts du royaume franc. Consulter le dossier BnF-Gallica - Bibliothèque nationale de France — « Le sacre : un rite de passage »
Sur le sacre des rois, le droit divin, l’onction et les liens entre monarchie et Église. Consulter BnF Essentiels
Guerres de Religion, protestantisme et monarchie
- Assemblée nationale — « Les jalons historiques de la séparation des Églises et de l’État »
Chronologie utile : Concordat de Bologne de 1516, gallicanisme, édit de Nantes, révocation, Révolution, Concordat et séparation. Consulter la chronologie - Assemblée nationale — « L’Édit de Nantes »
Texte et contexte historique de l’édit de 1598. Consulter le dossier - Assemblée nationale — « Révocation de l’Édit de Nantes »
Documents sur la révocation de 1685 sous Louis XIV. Consulter le dossier
Révolution, laïcité et séparation des Églises et de l’État
- Assemblée nationale — « Séparation des Églises et de l’État »
Dossier historique complet sur le processus ayant conduit à la loi de 1905. Consulter le dossier de l’Assemblée nationale - Légifrance — Loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État
Texte officiel, notamment les articles 1 et 2 sur la liberté de conscience et la non-reconnaissance des cultes par la République. Lire la loi sur Légifrance - Vie publique — « Laïcité : le régime de séparation entre l’État et les cultes »
Synthèse institutionnelle particulièrement claire sur la loi de 1905 et les régimes particuliers. Consulter Vie publique
Alsace-Moselle
- Vie publique — régime des cultes en Alsace-Moselle
Sur le maintien du Concordat et des quatre cultes reconnus dans les trois départements d’Alsace-Moselle. Consulter le rapport
Missions, évangélisation et colonisation
- UNESCO — Missions jésuites de la Santísima Trinidad de Paraná et Jesús de Tavarangue
Sur les reducciones jésuites, la christianisation des populations autochtones et les phénomènes d’acculturation en Amérique du Sud. Consulter le dossier UNESCO - Observatoire du religieux / CNRS — « Empires et religions, XIXe-XXIe siècles »
Travaux consacrés aux relations entre missions religieuses, impérialismes, colonisation et sociétés locales. Consulter le programme scientifique - Claude Pomerleau — « French Missionaries and Latin American Catholicism in the Nineteenth Century », The Americas
Étude universitaire sur l’ampleur du mouvement missionnaire catholique français en Amérique latine au XIXe siècle. Consulter l’article sur Cambridge Core

