Le yiddish perd une voix, le théâtre perd un Mensch, et moi, je perds un ami
Philippe Spitz — 23 juillet 2026, 11 h 45 — Temps de lecture : 8 min
Rafael Goldwaser est arrivé à Strasbourg en 1990 depuis Israël, avec Muriel, son épouse, et leurs deux enfants, Jordan et Marine. Maël naîtrait deux ans plus tard à Strasbourg. Il n’arrivait pas seulement avec une famille et des valises. Il arrivait avec Buenos Aires, Israël, le yiddish, l’hébreu, l’anglais, le ladino, l’espagnol, le théâtre, l’exil, la mémoire, le corps, le mouvement, et cette manière rare de faire d’une langue non pas un outil, mais une scène.
Il est arrivé avec tout un monde
Je revois encore cette arrivée.
Rafael Goldwaser arrivait d’Israël. Mais, comme souvent chez les êtres vraiment traversés par l’Histoire, dire d’où il venait ne suffisait pas. Il venait aussi d’Argentine, où il était né en 1947, dans une famille yiddish. Il venait d’un théâtre populaire, d’un théâtre de langue, d’un théâtre d’exil. Il venait de Tel-Aviv, des scènes israéliennes, de Jacques Lecoq, du mime, du mouvement, de Stanislavski, de Decroux et de la mémoire européenne du théâtre yiddish.
Il était de ces artistes qui ne portent pas seulement une biographie : ils portent des mondes.
Chez Rafael, les langues ne s’annulaient pas. Elles se répondaient. Yiddish, hébreu, ladino, espagnol, français, anglais, allemand : aucune ne semblait être pour lui un obstacle. Chacune devenait une matière. Une musique. Une manière d’entrer dans un personnage, une époque, une douleur, une ironie, une tendresse.
Rafael ne parlait pas les langues. Il les habitait.
Au Colimaçon, la rencontre fut une évidence
Je l’ai rencontré en 1990 à l’Atelier du Colimaçon.
Il est venu spontanément. J’étais alors directeur artistique et pédagogique de cette école de spectacle pluri et interdisciplinaire, ouverte aux enfants, aux adolescents, aux adultes, aux amateurs, aux semi-professionnels et aux professionnels. On y travaillait le théâtre, la danse, le cirque, la musique, la scénographie, la régie, la mise en scène. Une compagnie professionnelle était reliée à ce lieu de formation et de création.
Très vite, j’ai été impressionné. Impressionné par son parcours, bien sûr. Mais plus encore par sa manière de parler de l’art. Il ne pratiquait pas le théâtre comme une discipline fermée. Il parlait du théâtre comme d’un passage : entre le corps et la pensée, entre la mémoire et la scène, entre la langue et le souffle, entre la technique et la vie.
Cela rejoignait profondément mon propre projet pédagogique.
Je lui ai donc proposé une collaboration. Je lui ai confié des cours de théâtre, notamment auprès d’adultes, amateurs et professionnels.
Ce n’était pas seulement une décision pédagogique. C’était une évidence artistique.
Il enseignait comme on transmet une mémoire vivante
Rafael avait cette autorité rare des vrais pédagogues.
Il ne cherchait pas à impressionner. Il n’avait pas besoin de se mettre en avant pour exister. Son expérience était là, dans sa présence, dans son regard, dans son écoute, dans sa façon de demander à un acteur de recommencer, non pour faire mieux au sens scolaire, mais pour aller plus vrai, plus loin, plus profondément. Il transmettait le théâtre comme on transmet une mémoire vivante.
Il savait que l’acteur ne commence pas par dire un texte. Il commence par respirer. Par écouter. Par marcher. Par recevoir. Par laisser le corps comprendre avant que l’intelligence ne mette tout en ordre.
Nous avions des racines très proches : Lecoq, Decroux, le théâtre corporel, Stanislavski, le théâtre populaire, et, chez lui, l’histoire du théâtre yiddish européen. Nous partagions cette conviction commune que l’acteur n’est pas seulement une voix qui prononce des phrases, mais un corps qui traverse le monde.
Rafael ne séparait jamais la langue du corps, c’est cela qui faisait sa force.
Son expertise du yiddish était monumentale
Il faut le dire avec force : Rafael Goldwaser fut l’un des grands passeurs contemporains du yiddish.
Pas un passeur nostalgique. Pas un gardien de musée. Pas un homme enfermant une langue dans la vitrine émue d’un passé disparu.
Rafael savait le yiddish de l’intérieur. Il en connaissait les musiques, les couleurs, les accents, les écarts, les territoires. Il pouvait faire entendre les parlers yiddish locaux d’Europe, ceux d’Allemagne, de Pologne, de Lituanie, d’ailleurs encore. Il savait qu’une langue n’est jamais abstraite. Elle vient d’une rue, d’une maison, d’un marché, d’une prière, d’une dispute, d’un exil, d’une mère, d’un père, d’un rire, d’une catastrophe.
Chez lui, le yiddish n’était pas seulement une langue juive. C’était une civilisation de théâtre.
Une langue de pauvres, de rêveurs, de mères inquiètes, de rabbins, de marchands, d’exilés, de fous magnifiques, d’amoureux maladroits, de survivants, de bavards, de conteurs, de personnages qui rient au bord du gouffre parce que parfois le rire est la dernière élégance de ceux qui ont trop perdu.

Rafael a joué un rôle essentiel dans la renaissance scénique de cette langue. Il ne s’agissait pas seulement de la conserver. Il fallait la faire revenir sur scène, lui redonner un corps, une respiration, un public, une jeunesse, un avenir.
Avec le LufTeater – le Théâtre en l’Air, qu’il a co-créé à Strasbourg avec Astrid Ruff, il n’a jamais voulu faire du yiddish une relique. Il voulait le remettre en jeu, en voix, en chansons, en gestes, en larmes, en ironie, en lumière. Avec lui, le yiddish quittait la mémoire immobile pour redevenir une présence : une voix chaude, vivante, fragile et indestructible à la fois.
Tonton Arthur : éclairer une solitude, une mémoire, une blessure
Lorsqu’il créa Tonton Arthur, d’après Dani Horowitz, il me demanda d’en faire la création lumière.
Je garde de ce moment le souvenir d’une confiance profonde. C’était un seul en scène. Un spectacle intimiste, politique, un peu tragique. Rafael y était seul, mais il ne paraissait jamais seul. Il portait avec lui des personnages, des voix, des traces, des pays, des fantômes.
Faire la lumière de ce spectacle, ce n’était pas simplement éclairer un acteur. C’était accompagner une solitude. Une mémoire politique. Une ironie. Une blessure. Une langue qui vibrait différemment selon les lieux d’où elle semblait surgir.
Rafael avait cette capacité presque vertigineuse à faire entendre que le yiddish n’était pas un bloc uniforme. Il pouvait faire sentir les nuances, les terres, les histoires, les appartenances. Il faisait surgir une Europe disparue sans jamais la momifier.
Il ne jouait pas le yiddish : il faisait remonter sur scène une langue blessée par la Shoah, avec les millions de voix disparues qui l’avaient parlée, chantée, priée et rêvée.
Le Rêveur : jouer, chanter, danser, manipuler des géants
Puis il y eut Le Rêveur.
Adapté par Jean-Henri Blume d’après Sholem Aleichem, le spectacle réunissait notamment Rafael Goldwaser, Astrid Ruff, Isabelle Marx, Richard Doust et moi-même.
Rafael m’y entraîna dans une aventure de théâtre total. Il me demanda de jouer, de chanter, de danser, de manipuler des marionnettes géantes conçues par un plasticien. Il fallait accepter de redevenir acteur au sens plein : corps, voix, rythme, précision, naïveté, conte, mouvement.
Avec Rafael, le monde yiddish n’était jamais seulement raconté : il était soulevé sur scène.
Il y avait dans Le Rêveur cette part d’enfance et de mélancolie que Sholem Aleichem porte si profondément. Des personnages emportés par leurs rêves, leurs misères, leurs désirs, leurs illusions. Un monde populaire, drôle, fragile, blessé, mais jamais résigné.
Rafael savait faire cela : faire tenir ensemble le rire et l’exil, la chanson et la perte, le burlesque et la métaphysique, la fête et le gouffre.
Singer Cabaret : quatre nouvelles, quatre personnages, quatre vies
Il y eut aussi Singer Cabaret, texte d’Annette Fern d’après Isaac Bashevis Singer.
À la Choucrouterie, avec Rafael Goldwaser, Astrid Ruff, Hélène Schwaller, Marine et Jordan Goldwaser, je fus amené à jouer plusieurs rôles. Quatre nouvelles, quatre personnages, quatre manières d’habiter le monde.
Je me souviens notamment d’un mari insipide. D’un vieux Juif sur les routes, peut-être déjà perdu dans les brumes de la mémoire. D’autres silhouettes encore, traversées par cette humanité yiddish où personne n’est jamais complètement ridicule, jamais complètement noble, jamais complètement sauvé.
Là encore, Rafael faisait confiance au théâtre. Il savait que l’acteur peut passer d’un âge à l’autre, d’un corps à l’autre, d’une blessure à l’autre, si le travail est juste. Il savait que la littérature yiddish n’a pas besoin d’être expliquée lourdement pour toucher. Il suffit parfois d’un silence, d’une démarche, d’un regard, d’un accent, d’une manière de s’asseoir, de se souvenir, de mentir, d’espérer.
Avec lui, Singer n’était pas une référence littéraire : Singer devenait chair.
Il m’a ouvert la bibliothèque yiddish
Rafael m’a fait découvrir la littérature yiddish. Et cela, je ne l’oublierai jamais.
Avec lui, Sholem Aleichem, Isaac Bashevis Singer, Itzik Manger, Dani Horowitz et tant d’autres n’étaient pas des noms dans une bibliothèque. Ils devenaient des voix, des corps, des situations, des silences, des éclats de rire, des blessures.
Il m’a ouvert une bibliothèque, mais une bibliothèque debout, qui marche, qui chante, qui danse, qui discute, qui s’inquiète, qui prie, qui se moque de Dieu, qui négocie avec la misère, qui se souvient des morts et qui continue malgré tout à raconter des histoires.
Ce fut l’un de ses grands cadeaux. Par lui, le yiddish n’est pas entré dans ma vie comme une langue étrangère. Il y est entré comme un peuple de personnages.
Israël, le théâtre, la formation de l’acteur : nos racines communes
Nous avions aussi Israël en commun, chacun à notre manière : lui par sa jeunesse, sa formation, une part essentielle de sa vie d’artiste ; moi par une partie de mon histoire familiale, par les kibboutz, par des liens et des traces qui ont compté dans ma propre vie.
Pour lui, Israël faisait partie de son histoire d’artiste, de pédagogue, de comédien. Il avait enseigné à l’université de Tel-Aviv, au centre théâtral de Saint-Jean-d’Acre, à la Scène du Kibboutz. Il avait joué pendant des années dans les théâtres israéliens, subventionnés ou indépendants. En 1981, il avait reçu le prix du meilleur comédien israélien au festival de Saint-Jean-d’Acre.
Mais au-delà des lieux, ce qui nous rapprochait, c’était cette conviction que le théâtre est d’abord transmission : transmission du corps, de la langue, de l’écoute, d’une discipline intérieure et d’une mémoire. Rafael avait une expertise immense. Il la mettait au service du jeu, des élèves, des acteurs, des textes. Il faisait partie de ces artistes qui savent rendre les autres plus grands.
Il fut là quand la vie ne se jouait plus sur scène
Il y eut aussi la vie. Pas seulement le théâtre. Dans une mauvaise passe de mon existence, Rafael ne fut pas seulement un collègue. Il fut là, concrètement, activement, avec une fidélité rare. Je ne souhaite pas entrer ici dans les détails. Ce qui compte, c’est la nature de sa présence.
Il n’a pas seulement donné des mots : il a donné du temps, il a donné de l’attention, il a donné cette fraternité discrète que l’on n’oublie jamais.
Il y a des artistes qui brillent sur scène et disparaissent dans la vie. Rafael n’était pas de ceux-là. Chez lui, le théâtre et l’humanité n’étaient pas séparés. La scène n’avait de valeur que parce qu’elle prolongeait quelque chose de plus profond : une manière d’être au monde, d’être aux autres, de ne pas abandonner.
Notre amitié fut forte et le restera.
Rafael disparaît, mais il ne s’efface pas
Rafael Goldwaser disparaît, et avec lui s’éloigne une voix rare. Mais il ne s’efface pas.
Il reste dans les langues qu’il a réveillées, dans les acteurs qu’il a formés, dans les scènes qu’il a traversées, dans les livres qu’il m’a fait découvrir.
Il demeure dans les lumières que nous avons partagées, dans les rôles qu’il m’a confiés, dans les élèves qui l’ont entendu, dans les spectateurs qui l’ont vu, dans ses enfants, dans ses amis.
Il demeure aussi dans Strasbourg, où il a contribué à faire du yiddish non pas une mémoire enfermée, mais une présence vivante.
Il fut acteur, metteur en scène, pédagogue, homme de langues, homme de scène, homme d’exil et de transmission.
Pour moi, il fut aussi un compagnon de route et un ami.
Et c’est peut-être cela, au fond, qui dit le mieux ce qu’était Rafael : un homme capable de porter une culture immense sans jamais oublier la personne qui se trouvait devant lui.
Le yiddish perd l’un de ses grands passeurs. Le théâtre perd un homme de corps, de mémoire et de parole, un Mensch. Moi, je perds un ami.

