Les Bleus trop français pour l’extrême droite

Philippe Spitz — 10 juillet 2026, 10 h 30 — Temps de lecture : 7 min

Quand une influenceuse identitaire préfère voir perdre la France plutôt que regarder la France réelle gagner

Un visuel largement relayé sur les réseaux sociaux reprend une citation attribuée à Thaïs d’Escufon, également rapportée par Sports.fr et 20 Minutes comme provenant d’un message publié sur X.

La formule est brutale : elle préférerait voir perdre l’équipe de France plutôt que voir gagner ces Bleus-là, allant jusqu’à dire qu’elle échangerait les Coupes du monde remportées par cette équipe contre un « vol charter pour l’Afrique ».

Le sujet n’est donc pas seulement le football. Il est beaucoup plus profond.

Il dit quelque chose d’une partie de l’extrême droite : son incapacité à aimer la France lorsqu’elle ne correspond pas à son image fantasmée du pays.

Une image qui retire le vernis

Le sourire est lisse ; la phrase, elle, ne l’est pas.

L’image est presque trop parfaite pour n’être qu’une polémique de réseaux sociaux.

D’un côté, un visage jeune, propre, bien éclairé, parfaitement adapté aux codes de l’influence en ligne. De l’autre, une phrase d’une violence simple : préférer la défaite des Bleus à la victoire d’une équipe jugée trop noire, trop métissée, trop issue de l’immigration, trop réelle.

Ce contraste dit beaucoup : l’extrême droite d’aujourd’hui ne se présente plus toujours avec les vieux signes extérieurs du radicalisme. Elle avance parfois avec des images propres, une lumière douce, des vidéos bien montées, des phrases travaillées pour les réseaux sociaux.

Mais le fond demeure : certains Français restent des Français à vérifier. Des Français dont l’appartenance reste toujours suspecte. Des Français que l’on renvoie symboliquement ailleurs dès qu’ils dérangent l’idée que certains se font du pays.

Le mot important n’est pas seulement « perdre ». Le mot important, c’est « charter ».

Ce n’est pas le vocabulaire du sport : c’est le vocabulaire de l’expulsion.

Et « l’Afrique », ici, n’est pas une destination réelle. C’est une assignation. Une manière de dire à des joueurs français : vous pouvez porter le maillot, chanter l’hymne, gagner pour le pays, vous resterez toujours renvoyés à autre chose qu’à la France.

Ce n’est pas un dérapage de supporter : c’est une phrase politique.

Thaïs d’Escufon : le visage propre d’une mouvance radicale

La lumière est douce ; l’idéologie ne l’est pas.

Thaïs d’Escufon est connue comme ancienne porte-parole de Génération identitaire, mouvement d’extrême droite dissous en 2021. Elle appartient à cet écosystème identitaire qui a fait de l’immigration, de l’islam, de l’identité et du prétendu « grand remplacement » ses obsessions centrales.

Il faut être précis : elle n’est pas une cadre du Rassemblement national. Elle appartient plutôt à la droite identitaire d’influence, proche de l’univers Zemmour, des réseaux sociaux militants, des vidéos de combat culturel et des polémiques répétées autour de l’identité française.

Cette mouvance a compris une chose : il ne suffit plus de diffuser des tracts, il faut fabriquer des visages. Il ne suffit plus d’occuper la rue, il faut occuper les fils d’actualité. Il ne suffit plus de crier, il faut aussi séduire, lisser, habiller, rendre présentable.

L’extrême droite s’est adaptée aux codes modernes. Mais une vieille idée continue de travailler sous l’emballage : la France ne serait pas d’abord une communauté de citoyens, mais un espace à trier.

RN et identitaires : pas la même maison, mais le même quartier politique

Le RN met la cravate ; les identitaires ouvrent la fenêtre.

Le Rassemblement national pourra toujours dire : « Elle n’est pas chez nous. » Au sens strict, c’est vrai.

Le RN officiel cherche depuis des années à apparaître comme un parti de gouvernement : plus discipliné, plus respectable, plus institutionnel. Il évite donc de trop s’afficher avec les figures les plus bruyantes de la mouvance identitaire lorsque celles-ci rappellent trop clairement le vieux fonds radical que la stratégie de normalisation tente de recouvrir.

Mais la politique ne se réduit pas aux cartes d’adhérents : il y a les mots, les obsessions,,les thèmes, les imaginaires, les passerelles.

Les identitaires disent souvent brutalement ce que le RN tente de rendre plus présentable. Ils testent les slogans, les paniques, les images, les colères. Ils déplacent la limite du propos acceptable. Puis une partie de cette matière remonte dans le discours électoral, avec des mots plus propres, plus administratifs, plus télévisuels.

Ce n’est pas la même organisation. Mais c’est le même climat.

Le RN ne dira pas toujours les phrases les plus sales. Il n’en a pas besoin. D’autres les disent avant lui, les rendent virales, les banalisent. Ensuite, le discours officiel peut arriver avec une cravate, une formule juridique, un ton plus calme.

La porosité est là. Entre la droite identitaire, l’univers Zemmour, certains médias militants et le RN, il existe un même soupçon posé sur la France métissée, populaire, urbaine, ultramarine ou issue de familles immigrées.

Tous ne portent pas la même étiquette.
Mais beaucoup regardent la France réelle avec la même méfiance.

Les Bleus comme test de vérité

Quand la France réelle gagne, le fantasme ethnique perd.

L’équipe de France a toujours été un miroir politique. En 1998, on parlait de France « black-blanc-beur ». Très vite, une partie de l’extrême droite a voulu casser ce symbole. Puis les procès sont revenus, génération après génération : pas assez français, pas assez respectueux, pas assez patriotes, pas assez ceci, trop cela.

Les Bleus obligent l’extrême droite à regarder ce qu’elle ne veut pas voir : une France populaire, multiple, ultramarine, provinciale, urbaine, issue de familles migrantes, mais pleinement française.

Ces joueurs ne sont pas des invités dans l’équipe nationale : ils sont l’équipe nationale. Ils portent le maillot, la pression, l’attente, les critiques, les espoirs, les victoires et parfois les défaites d’un pays entier.

La phrase attribuée à Thaïs d’Escufon est révélatrice parce qu’elle inverse le patriotisme. Normalement, on souhaite la victoire de son équipe nationale. Ici, le patriotisme devient conditionnel : on veut bien aimer la France, mais seulement si elle ressemble à une vieille image figée. Si la France réelle gagne, alors il faudrait préférer qu’elle perde.

Voilà le fond du problème : ce n’est pas l’équipe de France qui n’est pas assez française, cC’est cette extrême droite qui ne supporte pas la France telle qu’elle est.

Ce qui nous attend : une citoyenneté sous condition

Le danger n’est pas seulement une phrase raciste ou une polémique de plus sur les réseaux sociaux. Le danger, c’est l’idée qui s’installe derrière : certains Français seraient des Français moins évidents que les autres.

Ils auraient beau être nés ici, vivre ici, travailler ici, payer leurs impôts ici, aimer ce pays, porter ses couleurs ou le représenter au plus haut niveau : il faudrait encore qu’ils prouvent qu’ils sont vraiment d’ici.

C’est cela, la défrancisation symbolique : on ne retire pas la carte d’identité, on retire l’appartenance. On dit : « ce n’est pas vraiment notre équipe », « ce n’est pas vraiment notre peuple », « retourne en Afrique », « ils ne nous représentent pas ».

Ce qui commence comme une phrase de réseau social peut finir comme une manière de gouverner. À force de répéter qu’il y aurait des Français naturels et des Français suspects, on prépare une société de tri : bons Français d’un côté, Français tolérés de l’autre.

La République repose pourtant sur une idée simple : un citoyen français est français. Point, pas à moitié, pas sous condition, pas après examen d’origine, de couleur, de prénom ou de religion supposée.

Quand on commence à trier les enfants d’un pays, on ne défend pas la nation. On l’abîme.

Encadré — Antiféminisme : la “tradwife” comme politique de la place assignée

Thaïs d’Escufon est également associée par plusieurs médias au courant “tradwife” et à des contenus antiféministes valorisant le retour aux rôles traditionnels. Le Monde a analysé ce phénomène des influenceuses antiféministes qui réhabilitent le mythe de la “bonne épouse”. StreetPress a décrit son virage “tradwife” après la dissolution de Génération identitaire, avec un contenu plus conservateur et antiféministe visant notamment des publics masculinistes. Ce point n’est pas secondaire. La vision identitaire ne concerne pas seulement l’étranger ou l’immigré. Elle concerne aussi la place des femmes, la famille, l’ordre social, la virilité, l’autorité. Le même imaginaire assigne chacun à sa place : aux femmes le foyer, aux étrangers dehors, aux Français issus de l’immigration la suspicion, aux hommes la revanche symbolique. La “tradwife” n’est donc pas seulement une robe fleurie et une recette de cuisine filmée en lumière douce. C’est parfois l’emballage domestique d’un projet politique beaucoup plus vaste : restaurer des hiérarchies que l’émancipation démocratique avait commencé à rendre discutables.

La haine en ligne n’est jamais seulement en ligne

La phrase prépare l’idée ; l’idée prépare la règle.

On dira que ce ne sont que des tweets, que ce ne sont que des provocations, que ce ne sont que des phrases excessives.

C’est toujours comme cela que la banalisation commence : la haine devient une opinion, le racisme devient un style, l’expulsion devient une punchline, le soupçon devient un réflexe.

Puis, un jour, ce qui était une formule violente devient un programme. On ne parle plus seulement de joueurs de football. On parle de préférence nationale, de droits différenciés, de suspicion administrative, de frontières intérieures entre citoyens.

Le problème n’est pas seulement ce que ces propos disent des Bleus : le problème est ce qu’ils disent de la France qu’une partie de l’extrême droite voudrait construire.

Une France où l’on applaudit certains enfants du pays quand ils gagnent, mais où l’on les renvoie à leurs origines dès qu’ils dérangent. Une France où l’appartenance ne serait jamais totalement acquise pour ceux qui ne ressemblent pas au portrait officiel.

C’est une violence politique majeure.

Une nation ne se protège pas en humiliant ses enfants : elle se détruit en leur expliquant qu’ils devront toujours prouver qu’ils sont des siens.

Conclusion : le masque tombe quand les Bleus gagnent

Ils disent aimer la France ; ils ne supportent pas tous les Français.

Le plus révélateur n’est pas seulement qu’une influenceuse d’extrême droite puisse préférer la défaite de la France à la victoire des Bleus. Le plus révélateur est la logique que cela dévoile.

Ces gens ne défendent pas le pays réel. Ils défendent une France imaginaire, retouchée, blanchie, débarrassée de ses accents, de ses quartiers, de ses outre-mer, de ses familles venues d’ailleurs, de son histoire coloniale, ouvrière et migratoire. Ils aiment le drapeau, mais pas toujours ceux qui le portent.

Or la France n’est pas une photographie ancienne surveillée par des gardiens de musée. C’est un peuple vivant. Un peuple fait d’histoires mêlées, de blessures, de conflits, de joies, de victoires, de déplacements, de transmissions.

Quand les Bleus gagnent, ce n’est pas « l’Afrique » qui gagne contre la France : cC’est la France qui se montre telle qu’elle est : diverse, populaire, imparfaite, puissante, vivante.

Et manifestement, certains ne le supportent pas. Et c’est précisément cela, le sujet politique : une République ne demande pas à ses enfants de ressembler à un fantasme pour avoir le droit d’être pleinement français.

Références principales

  • Sports.fr – « Un vol charter vers l’Afrique », ces Bleus ne plaisent pas à tout le monde, 1er juillet 2026 – https://www.sports.fr/football/equipe-de-france/un-vol-charter-vers-lafrique-ces-bleus-ne-plaisent-pas-a-tout-le-monde-1025580.html
  • 20 Minutes – Coupe du monde 2026 : le racisme s’invite dans la compétition, juillet 2026 – https://www.20minutes.fr/sport/football/4232826-20260704-coupe-monde-2026-nouveau-derapage-chilavert-racisme-invite-toujours-peu-plus-competition
  • Le Monde – Les raisons pour lesquelles le ministère de l’intérieur voulait dissoudre Génération identitaire, 22 février 2021 – https://www.lemonde.fr/politique/article/2021/02/22/les-raisons-pour-lesquelles-le-ministere-de-l-interieur-veut-dissoudre-generation-identitaire_6070834_823448.html
  • Le Point – Qui est Thaïs d’Escufon, l’influenceuse d’extrême droite recrutée par Cyril Hanouna ?, 28 août 2024 – https://www.lepoint.fr/societe/qui-est-thais-d-escufon-l-influenceuse-d-extreme-droite-recrutee-par-cyril-hanouna-28-08-2024-2568833_23.php
  • Le Parisien avec AFP – Prison avec sursis pour Thaïs d’Escufon, ex-porte-parole de Génération identitaire, 9 septembre 2021 – https://www.leparisien.fr/politique/prison-avec-sursis-pour-thais-descufon-ex-porte-parole-de-generation-identitaire-09-09-2021-ADESTEARNFD7VHVXTZ7NPJ5MDY.php
  • La Dépêche – Ex-Génération identitaire : deux militants relaxés en appel, 14 septembre 2022 – référence à vérifier dans les archives de La Dépêche
  • SOS Méditerranée – Attaque des locaux : la justice confirme en appel la culpabilité d’ex-membres de Génération identitaire, 23 mars 2026 – https://sosmediterranee.fr/communiques-et-declarations/attaque-des-locaux-de-sos-mediterranee-la-justice-confirme-en-appel-la-culpabilite-des-ex-membres-de-generation-identitaire/
  • Blast – L’influenceuse d’extrême droite Thaïs d’Escufon condamnée pour injure raciste, 19 juin 2026 – https://www.blast-info.fr/articles/2026/linfluenceuse-dextreme-droite-thais-descufon-condamnee-pour-injure-raciste-HdUL2ZJGSUK4w8MynHaNcw
  • Le Monde – Ces influenceuses antiféministes qui réhabilitent le mythe de la bonne épouse, 9 mars 2024 – https://www.lemonde.fr/pixels/article/2024/03/09/quand-les-influenceuses-antifeministes-rehabilitent-le-mythe-de-la-bonne-epouse_6221005_4408996.html
  • StreetPress – Le virage « tradwife » de Thaïs d’Escufon, 26 octobre 2023 – https://www.streetpress.com/1698245233-virage-tradwife-thais-descufon-incel-youtube/

 

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