Immigration : et si l’Espagne avait compris ce que la France refuse de voir ?

Dans un pays vieillissant, régulariser des travailleurs déjà présents n’est pas une faiblesse. C’est une politique économique, sociale et démographique.

Article de débat pour Le Petit Journal de Weitbruch – 3 juillet 2026 – 18h30

La vraie question n’est pas : combien peut-on expulser ?
La vraie question est : qui fera tourner le pays quand il vieillira ?

L’Espagne choisit d’organiser le réel

Il y a des pays qui regardent l’immigration uniquement comme une menace. Et puis il y a des pays qui la regardent aussi comme une réalité humaine, économique et démographique à organiser.

L’Espagne a choisi cette seconde voie. Entre 2024 et 2026, elle a lancé une politique de régularisation importante pour des étrangers déjà présents sur son territoire. Pas par naïveté. Pas parce qu’elle aurait décidé d’ouvrir les portes sans règles. Mais parce qu’un pays qui vieillit, qui manque de bras, qui doit financer ses retraites, ses soins, son aide à domicile et ses services publics, ne peut pas transformer des travailleurs réels en fantômes administratifs.

La formule est simple : l’Espagne ne régularise pas parce qu’elle renonce à l’ordre. Elle régularise parce qu’elle refuse le désordre de l’économie souterraine.

Régulariser, ce n’est pas faire venir

C’est la première confusion à démonter. Une régularisation ne fait pas apparaître soudainement des étrangers. Elle donne un statut légal à des personnes déjà là, souvent déjà au travail, mais maintenues dans la précarité, le travail non déclaré et la peur.

L’Espagne estime pouvoir régulariser environ 300 000 personnes par an dans le cadre de sa réforme migratoire. En 2026, un dispositif exceptionnel a dépassé les prévisions : plus d’un million de demandes ont été déposées, et plus de 600 000 personnes ont obtenu un accès provisoire à un titre de séjour et de travail pendant l’instruction de leur dossier.

Autrement dit : des personnes qui travaillaient ou pouvaient travailler dans l’ombre peuvent désormais travailler dans le droit. Elles peuvent signer un contrat, cotiser, payer des impôts, être protégées par le droit du travail et participer officiellement à l’économie du pays.

Ce n’est pas un cadeau. C’est un basculement : du travail invisible vers le travail déclaré. De la zone grise vers la contribution. De l’exploitation vers la règle commune.

Le vrai sujet : qui fera tourner le pays quand il vieillira ?

L’Espagne assume une vérité que la France n’ose plus regarder en face : un pays vieillissant a besoin de travailleurs. Et pas seulement de grands discours sur l’identité nationale.

En Espagne, les travailleurs étrangers représentent déjà près de 15 % des personnes affiliées à la Sécurité sociale. Plus de 3,2 millions de personnes étrangères cotisent au système social espagnol. Elles travaillent dans l’hôtellerie, la restauration, le bâtiment, le commerce, les services, l’agriculture, le soin, l’aide à domicile ou les transports.

Voilà le débat que la droite identitaire évite soigneusement : elle veut moins d’immigrés, mais elle veut des retraites. Elle veut moins d’étrangers, mais elle veut des aides à domicile. Elle veut moins d’immigration, mais elle veut des hôpitaux qui tournent, des chantiers qui avancent, des restaurants ouverts, des légumes récoltés, des personnes âgées accompagnées et des entreprises qui trouvent des salariés.

On ne peut pas vouloir en même temps un pays fermé, vieux et vide, puis s’étonner que les services s’effondrent, que les Ehpad manquent de personnel, que les artisans ne trouvent plus d’apprentis, que les agriculteurs manquent de saisonniers ou que les entreprises peinent à recruter.

L’Espagne ne fait pas de morale. Elle fait de l’économie

L’exemple espagnol est intéressant parce qu’il ne repose pas seulement sur un discours humanitaire. Bien sûr, il y a une dimension humaine : sortir des personnes de l’irrégularité, protéger des familles, éviter l’exploitation. Mais l’argument décisif est aussi économique.

Un travailleur régularisé, c’est un salarié déclaré. Un salarié déclaré, c’est une cotisation sociale. Une cotisation sociale, c’est une retraite financée, une assurance maladie alimentée, un système public consolidé. C’est aussi de la consommation, de la TVA, de l’impôt, du logement, des enfants à l’école et des commerces qui travaillent.

La régularisation ne règle pas tout. Elle ne remplace ni une politique du logement, ni une politique d’intégration, ni une politique scolaire, ni une vraie stratégie de formation. Mais elle met fin à une hypocrisie : faire travailler des gens tout en prétendant qu’ils ne devraient pas être là.

En France, cette hypocrisie existe aussi. Nous avons besoin de travailleurs étrangers dans le bâtiment, les cuisines, les champs, les hôpitaux, le nettoyage, l’aide aux personnes âgées, la logistique et les services. Mais politiquement, nous faisons semblant de découvrir leur présence à chaque campagne électorale.

Marocains et Amérique du Sud : une immigration déjà enracinée

En Espagne, les Marocains constituent le premier groupe étranger. Une grande partie des régularisations récentes concerne aussi des personnes venues d’Amérique du Sud, souvent hispanophones, déjà présentes, déjà insérées dans l’économie réelle, déjà liées au pays par la langue, le travail, les réseaux familiaux ou les besoins économiques.

Il ne s’agit donc pas d’un fantasme abstrait. Il s’agit de personnes qui vivent déjà là, travaillent déjà là, consomment déjà là et participent déjà à la société. L’irrégularité les maintient dans une fragilité qui profite surtout aux employeurs indélicats et à l’économie souterraine.

Régulariser, c’est aussi lutter contre la concurrence déloyale. Quand un travailleur est déclaré, il cotise. Quand il est protégé, il peut refuser l’exploitation. Quand il a des droits, il sort de la dépendance au patron qui paie mal, au logement indigne ou au travail caché.

Ce que certains appellent faiblesse est parfois tout simplement le retour de l’État de droit.

Et chez nous, en Alsace, qui peut faire semblant de ne pas comprendre ?

Cette question n’est pas seulement espagnole. Elle nous concerne ici, à Weitbruch, dans la Basse-Zorn, en Alsace.

Nos villages vieillissent. Les besoins de soins augmentent. Les familles cherchent des infirmières, des aides à domicile, des personnels de santé. Les artisans cherchent des bras. L’agriculture et la restauration ont besoin de travailleurs. Les maisons de retraite, les services à la personne, le bâtiment, les commerces et les exploitations agricoles ne fonctionneront pas avec des slogans d’expulsion.

Et l’Alsace devrait être l’une des dernières régions à faire semblant de ne pas comprendre l’histoire des circulations humaines. Guerres, déplacements, reconstructions, besoin de main-d’œuvre, migrations successives : notre territoire n’a jamais été une carte postale immobile. Il a été traversé, bousculé, reconstruit et enrichi par des apports humains successifs.

Ceux qui rêvent d’un pays fermé vendent en réalité un pays rabougri : un pays qui vieillit en se méfiant de ceux qui pourraient l’aider à tenir debout.

Le choix politique : organiser ou se rabougrir

La régularisation espagnole n’est pas une baguette magique. Elle ne supprime pas les tensions sociales. Elle ne résout pas seule la crise du logement. Elle ne garantit pas automatiquement l’intégration. Elle demande des moyens, des écoles, des administrations, des formations et des politiques locales solides.

Mais elle a une qualité : elle part du réel.

Le réel, c’est que les pays européens vieillissent. Le réel, c’est que les retraites ont besoin de cotisants. Le réel, c’est que certains secteurs ne tournent déjà plus sans travailleurs étrangers. Le réel, c’est que l’irrégularité fabrique du travail au noir, de l’exploitation, de la peur et de la fraude sociale.

La France gagnerait à regarder moins l’immigration comme une menace permanente et davantage comme une ressource à organiser. Non pas une ressource à exploiter. Non pas une variable d’ajustement silencieuse. Mais une réalité humaine, sociale et économique, qui doit entrer dans le droit, dans la contribution, dans les devoirs et dans les protections.

Ceux qui veulent moins d’immigrés devront répondre à une question simple : qui paiera les retraites ? Qui soignera les seniors ? Qui aidera à domicile ? Qui construira ? Qui récoltera ? Qui servira ? Qui conduira ? Qui cotisera ?

On peut toujours promettre un grand nettoyage migratoire. C’est facile, cela fait applaudir dans les réunions, cela donne l’impression de reprendre le contrôle. Mais un pays ne se gouverne pas avec des fantasmes de tri. Il se gouverne avec des travailleurs, des cotisants, des familles, des services publics, des entreprises et des territoires vivants.

L’Espagne a peut-être compris ce que la France refuse encore de voir : l’immigration organisée n’est pas l’ennemie de l’État-providence. Elle peut en être l’une des conditions de survie.

La vraie question n’est pas : “combien peut-on expulser ?”
La vraie question est : “qui fera tourner le pays quand il vieillira ?”

Repères chiffrés et sources utilisées

Réforme espagnole 2024 : objectif d’environ 300 000 régularisations par an pendant trois ans ; ministre Elma Saiz : besoin de 250 000 à 300 000 travailleurs étrangers contribuables par an pour soutenir l’État-providence. Source : Reuters, 19 novembre 2024.

Dispositif exceptionnel 2026 : plus d’un million de demandes ; 609 737 permis provisoires de résidence et de travail pendant l’instruction des dossiers. Source : Reuters, 2 juillet 2026.

Données 2026 : 1 174 968 demandes ; environ 608 000 admises à traitement ; 81 % des demandeurs ont moins de 45 ans ; 57 % sont des hommes ; majorité latino-américaine, Marocains parmi les principaux groupes. Source : El País, 2 juillet 2026.

Travailleurs étrangers affiliés à la Sécurité sociale espagnole : 3 248 247 en avril 2026, soit 14,7 % des affiliés moyens. Source : La Moncloa, Gouvernement espagnol, 5 mai 2026.

Contexte macroéconomique : Banque d’Espagne, OCDE, BBVA Research et Commission européenne soulignent la contribution de l’immigration à l’emploi, à la croissance et au soutien démographique de l’Espagne.

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