Macron n’est pas notre bouc émissaire

Le tableau Le Bouc émissaire de William Holman Hunt a été peint entre 1854 et 1856. Il est conservé aujourd’hui à la Lady Lever Art Gallery à Port Sunlight – Royaume-Uni.

Et nos voisins encore moins

Philippe Spitz – 25 juillet 2026 11h27 – temps de lecture 6 minutes

Le bouc émissaire : une vieille mécanique humaine, toujours disponible quand une société refuse de regarder ses propres responsabilités.

Il est plus facile de charger un homme de toutes nos fautes que de regarder ce que nous avons collectivement produit. C’est même l’un des plus vieux réflexes humains : trouver un bouc, le couvrir de nos peurs, puis l’envoyer au désert.

Quand la critique devient défoulement

Il est devenu presque automatique d’accuser Emmanuel Macron de tous les malheurs français. Il serait responsable de la colère sociale, du déclassement, de la crise démocratique, de l’impuissance européenne, de la fatigue nationale, de la brutalité du monde et même, parfois, de notre propre découragement.

Bien sûr, un président doit répondre de ses actes. Bien sûr, Emmanuel Macron porte une responsabilité politique dans ses choix, son style, ses réformes, ses duretés, ses angles morts.

Mais il y a un moment où la critique politique cesse d’être une analyse pour devenir un défouloir. À ce moment-là, Macron n’est plus seulement un président contesté. Il devient une figure commode : celui sur lequel on dépose ce que nous ne voulons plus porter nous-mêmes. Il devient notre bouc émissaire.

Le vieux rituel du bouc envoyé au désert

Dans le Lévitique, au chapitre 16, deux boucs sont placés devant l’Éternel. L’un est offert en sacrifice. L’autre, chargé symboliquement des fautes du peuple, est envoyé vivant dans le désert pour Azazel.

Lévitique 16, 7-10 : « Il prendra les deux boucs […] Aaron jettera le sort sur les deux boucs, un sort pour l’Éternel et un sort pour Azazel. […] Le bouc sur lequel est tombé le sort pour Azazel sera placé vivant […] afin qu’il serve à faire l’expiation et qu’il soit lâché dans le désert. »

Le texte est puissant parce qu’il dit quelque chose de très ancien : une communauté en crise cherche à expulser sa culpabilité. Elle prend ses fautes, ses violences, ses contradictions, les charge sur une victime, puis l’éloigne pour retrouver un semblant de paix.

René Girard, anthropologue, historien des religions et philosophe français, né en 1923 et mort en 2015, a donné à ce mécanisme une force décisive. Le bouc émissaire, explique-t-il, n’est pas seulement accusé : il est rendu monstrueux. Et ses accusateurs croient sincèrement à sa monstruosité. C’est cela qui rend le mécanisme si dangereux : la foule ne se voit pas comme violente ; elle se croit juste (René Girard, Le Bouc émissaire, Paris, Grasset, 1982).

La haine simplifie tout, mais ne répare rien

Nous connaissons ce mécanisme. Nous savons reconnaître les textes de persécution : les Juifs accusés d’empoisonner les puits au temps de la peste noire, au XIVe siècle, notamment lors des massacres de 1348-1349 ; les minorités rendues responsables des malheurs publics ; les étrangers désignés comme menace intérieure ; les pauvres comme profiteurs ; les homosexuels comme corrupteurs ; les femmes comme désordre ; les dissidents comme traîtres.

La haine donne toujours l’illusion de comprendre. Elle donne un visage à l’angoisse, un nom au malaise, une cible à la colère. Elle simplifie le monde. Mais elle ne le répare jamais.

Accuser Macron de tout ne reconstruira pas l’école. Accuser l’Europe de tout ne rendra pas nos villages plus vivants. Accuser les immigrés de tout n’augmentera pas les salaires. Accuser les musulmans de tout ne rétablira pas la République. Accuser les écologistes de tout ne fera pas revenir l’eau dans les nappes ni disparaître les canicules.

La France de 2026 cherche des coupables

La France de 2026 est nerveuse. Elle doute d’elle-même. Elle voit monter la colère sociale, la défiance démocratique, la fatigue devant les institutions, la brutalité des réseaux, le ressentiment contre les élus, la peur du déclassement, l’angoisse climatique.

Dans ce climat, les machines à fabriquer des coupables tournent à plein régime. CNews, le RN et toute une industrie de la peur répètent chaque jour la même grammaire : un pays humilié, un peuple trahi, des élites vendues, une Europe coupable, des étrangers menaçants, des musulmans suspects, des écologistes punitifs.

Le procédé est redoutable : on part d’un malaise réel, on l’arrache à sa complexité, puis on lui donne une cible. Ce n’est plus de la politique. C’est de la mise en accusation permanente.

Le bouc émissaire moderne n’est plus seulement un animal envoyé au désert. C’est un visage sur un écran, un prénom dans une classe, une femme voilée dans une rue, un voisin d’origine étrangère, un élu que l’on hait, une Europe que l’on caricature, une minorité que l’on charge de tout ce qui va mal.

Critiquer Macron, oui. Se décharger sur lui, non.

Il ne s’agit pas de défendre Emmanuel Macron par principe. On peut critiquer son exercice vertical du pouvoir, son rapport aux corps intermédiaires, ses choix sociaux, sa manière de parler au pays, ses contradictions européennes, son incapacité parfois à réparer la fracture démocratique qu’il prétendait dépasser.

Mais critiquer n’est pas charger. La démocratie suppose la critique. La foule réclame un coupable. Ce n’est pas la même chose.

Faire de Macron l’origine unique de nos malheurs, c’est nous dispenser trop facilement de penser notre modèle économique, notre dépendance au pétrole, notre rapport à la consommation, notre indifférence aux inégalités mondiales, nos contradictions sur l’Europe, nos lâchetés sur le climat, notre difficulté à partager réellement le pouvoir et les richesses.

Le premier bouc ne suffit jamais

Le plus inquiétant est là : le premier bouc émissaire ne suffit jamais longtemps. Quand la colère ne s’apaise pas, quand la crise continue, quand le réel résiste, la foule cherche d’autres victimes, plus proches, plus faibles, plus exposées.

Alors le discours glisse. Ce n’est plus seulement Macron. Ce sont les élites. Puis Bruxelles. Puis les assistés. Puis les étrangers. Puis les islamistes. Puis les musulmans. Puis les Arabes. Puis le voisin.

C’est ce glissement qu’il faut regarder en face. Il commence souvent par une colère politique. Il finit parfois par une violence sociale. Et l’Histoire nous a appris qu’une société qui cherche à se purifier par l’exclusion finit toujours par se salir elle-même.

Aucun désert ne sauvera un peuple de ses lâchetés

Nous n’avons pas besoin d’un nouveau bouc à envoyer dans le désert. Nous avons besoin de citoyens capables d’arrêter la main de la foule au moment précis où elle croit rendre justice.

Le courage politique, aujourd’hui, ce n’est pas de choisir le prochain coupable. C’est de briser la chaîne : critiquer sans lyncher, nommer les fautes sans fabriquer des monstres, tenir la République sans désigner une partie du peuple comme suspecte par nature.

Macron passera. Les gouvernements passeront. Les colères changeront de visage. Mais si nous habituons le pays à chercher son salut dans l’expulsion symbolique des autres, nous aurons perdu plus qu’un débat : nous aurons perdu cette part de République intérieure qui nous empêche de redevenir une meute.

Macron n’est pas notre bouc émissaire. Nos voisins encore moins. Et aucun désert, jamais, ne sauvera un peuple de ses propres lâchetés.

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