Édito — 6 juillet 2026 — Temps de lecture : environ 5 minutes
Macron et ses gouvernements ont creusé la dette. Mais ceux qui veulent les remplacer en 2027 ont souvent réclamé les dépenses qu’ils dénoncent aujourd’hui.
La scène est devenue familière. À droite, à gauche, à l’extrême droite et à l’extrême gauche, dans les studios de télévision comme dans les meetings, les candidats déclarés ou supposés de 2027 découvrent soudain l’état des finances publiques. Ils froncent les sourcils, prennent leur voix grave et dénoncent la dette, le déficit, l’État dépensier, la faillite annoncée.
Très bien. Le sujet est sérieux. La dette est réelle. Le déficit est inquiétant. Mais avant de distribuer les certificats de vertu budgétaire, une question mérite d’être posée : où étaient tous ces grands comptables de la Nation quand l’argent public tombait à flots ?
Car il y a une hypocrisie française, plus précisément une hypocrisie politique, qui mérite d’être regardée en face : beaucoup dénoncent aujourd’hui l’addition, mais beaucoup ont réclamé le menu.
Repères chiffrés : dette, déficit et mesures de crise. Sources détaillées en fin d’article.
La dette a beaucoup de pères, mais peu de volontaires pour reconnaître l’enfant
Oui, Emmanuel Macron porte une responsabilité. Oui, ses Premiers ministres aussi. Oui, le pouvoir a trop souvent préféré le chèque immédiat à la réforme durable, la compensation à l’anticipation, le bouclier tarifaire au courage politique.
Mais raconter que le déficit serait uniquement l’œuvre d’un homme, d’un gouvernement ou d’un camp politique est trop simple. Pendant les crises, les oppositions n’ont pas été le camp de la modération. Elles ont souvent été le camp du “ce n’est pas assez”.
C’est là que commence le mensonge : on accuse le pouvoir d’avoir distribué, mais on oublie que presque tout le monde criait plus fort pour qu’il distribue davantage.
Quand la rue grondait, tout le monde voulait un chèque
Après la crise des gilets jaunes, l’exécutif annonce des mesures d’urgence pour le pouvoir d’achat. Coût affiché : autour de 10 milliards d’euros. Sur le moment, combien de responsables politiques ont dit : attention, cet argent devra être financé ? Combien ont expliqué aux Français qu’un milliard distribué n’est jamais un milliard magique ?
Très peu. La plupart trouvaient que ce n’était pas assez. La droite voulait baisser les taxes. La gauche voulait augmenter le pouvoir d’achat. L’extrême droite voulait récupérer la colère fiscale tout en promettant davantage de protection. Chacun avait son discours. Presque tous avaient leur dépense.
La dette ne naît pas seulement à Bercy. Elle naît aussi dans la surenchère des plateaux, dans les postures d’opposition et dans cette vieille habitude française : réclamer l’État quand il paie, le maudire quand il présente la facture.
Le ‘quoi qu’il en coûte’ a été applaudi avant d’être maudit
Puis est arrivé le Covid. Là encore, il fallait agir. Il fallait éviter l’effondrement des entreprises, protéger les salariés, soutenir les indépendants, préserver autant que possible le tissu économique. Le débat n’est pas de prétendre qu’il ne fallait rien faire. Ce serait absurde.
Mais il faut se souvenir de l’ambiance politique du moment. Le chômage partiel, les fonds de solidarité, les aides d’urgence, les participations de l’État, les allègements : tout cela était demandé, soutenu, amplifié. La mission budgétaire “Plan d’urgence face à la crise sanitaire” a consommé 76,2 milliards d’euros en 2020-2021. Qui, à ce moment-là, a bâti une opposition sérieuse sur la maîtrise de la dépense ?
Le ‘quoi qu’il en coûte’ est devenu scandaleux quand il a fallu regarder la facture. Pas quand les chèques partaient.
Aide ciblée ? Très bien, tant qu’on est sûr d’être dans la cible
Même mécanique avec l’inflation, l’énergie, le carburant. Quand le gouvernement envisage de cibler les aides sur les plus modestes ou les travailleurs réellement contraints, la protestation monte aussitôt : trop limité, trop compliqué, injuste pour les classes moyennes, insuffisant pour les ruraux, méprisant pour ceux qui travaillent.
Résultat : on élargit. On compense plus largement. On rend le dispositif plus visible politiquement et plus coûteux budgétairement. Indemnité inflation de 100 euros versée à 38 millions de Français, chèque énergie exceptionnel, remise carburant, bouclier tarifaire : là encore, il y avait toujours quelqu’un pour expliquer que ce n’était pas assez.
En France, tout le monde aime les aides ciblées en théorie. Jusqu’au moment où il risque de ne pas être dans la cible.
2027 : ils veulent hériter du pouvoir, pas de la facture
Les compétiteurs de 2027 ne peuvent pas faire campagne comme si leur mémoire commençait ce matin. Beaucoup veulent succéder à Macron en dénonçant son déficit, mais beaucoup ont passé des années à trouver chaque aide trop faible, chaque bouclier trop mince, chaque chèque trop tardif.
On ne peut pas encaisser l’aide et jouer l’innocent devant l’addition
La dette française n’est pas seulement le bilan d’un président. Elle est aussi le miroir d’une classe politique qui dénonce les déficits en conférence de presse et réclame des milliards dès que la rue gronde.
Macron a gouverné avec des chèques. C’est vrai. Mais une partie de ses adversaires a fait de la politique avec le même carnet de chèques, simplement en promettant d’en signer davantage.
Alors oui, parlons de la dette. Parlons du déficit. Parlons de la responsabilité de ceux qui gouvernent. Mais parlons aussi de ceux qui, depuis des années, ont transformé chaque crise en appel à la dépense, chaque difficulté en demande de compensation, chaque colère en promesse de milliard.
La formule est brutale, mais elle résume assez bien la période : prends l’oseille, tire-toi, puis reviens en campagne électorale en faisant semblant de découvrir la dette.
Tous responsables, mais un seul coupable affiché : Macron.
La dette française n’est donc pas seulement le bilan d’un président. Elle est aussi le miroir d’une classe politique qui a réclamé les chèques hier et feint aujourd’hui de découvrir l’addition.
C’est la grande magie budgétaire française : prendre l’oseille, puis faire semblant de n’avoir jamais signé le ticket de caisse.


